27 février 2016

Six promenades dans les bois du roman avec Umberto Eco

L'annonce de la mort d'Umberto Eco, le 19 février dernier, m'a attristée parce que j'admire ce chercheur et cet écrivain. Je me suis rappelée que j'avais emprunté à la bibliothèque (il y a près de 20 ans!) «Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs», paru chez Grasset en 1996 et traduit par Myriem Bouzaher. J'avais oublié temporairement cette lecture passionnante.

Ce livre m'avait beaucoup intéressée car il explique le rapport entre le lecteur et l'histoire qu'il lit. Entre le lecteur et l'auteur. C'était en 98 ou 99, j'écrivais un roman (devenu une nouvelle en 2010) et je ne voulais pas me perdre dans les bois. Je voulais comprendre. Cette lecture a été déterminante dans mon parcours d'écriture. Merci Monsieur Eco.

Ces six promenades dans les bois du roman sont les textes de conférences (Norton Lectures) données par Umberto Eco à Harvard en 1994. Voici la présentation en anglais de «Six walks in the Fictionnal Woods», par Harvard University Press, suivie d'une traduction libre en français.

«In Six Walks in the Fictional Woods Umberto Eco shares with us his Secret Life as a reader — his love for MAD magazine, for Scarlett O’Hara, for the nineteenth-century French novelist Nerval’s Sylvie, for Little Red Riding Hood, Agatha Christie, Agent 007 and all his ladies. We see, hear, and feel Umberto Eco, the passionate reader who has gotten lost over and over again in the woods, loved it, and come back to tell the tale, The Tale of Tales. Eco tells us how fiction works, and he also tells us why we love fiction so much. This is no deconstructionist ripping the veil off the Wizard of Oz to reveal his paltry tricks, but the Wizard of Art himself inviting us to join him up at his level, the Sorcerer inviting us to become his apprentice.»

Traduction libre:
Dans «Six promenades dans les bois du roman», Umberto Eco partage avec nous sa vie secrète de lecteur — son amour pour MAD magasine, pour Scarlett O'hara, pour la Sylvie de Nerval, romancier français du 19e siècle, pour le Petit chaperon rouge, Agatha Christie, l'Agent 007 et toutes ses femmes. Nous voyons, entendons et ressentons Umberto Eco, le lecteur passionné qui s'est perdu encore et encore dans les bois, a aimé se perdre, et revient nous raconter l'histoire. Le Récit de l'Histoire. Eco nous explique comment fonctionne la fiction, et il nous explique aussi pourquoi il aime autant la fiction. Il ne se pose pas en tant que critique déconstructionniste déchirant le voile du Magicien d'Oz pour nous révéler ses tours dérisoires, au contraire,  il est lui-même le Magicien d'Oz nous conviant à le rejoindre à son niveau, c'est le sorcier lui-même qui nous invite à devenir son apprenti.

Umberto Eco a écrit d'autres essais sur l’interprétation du texte par le lecteur, notamment Lector in fabula. Le site Signo (Site internet de théories sémiotiques) est un des sites présentant sa théorie.


20 février 2016

Mes petits carnets à idées

Dans ma chronique du 6 février, je parlais du processus qui me permet de trouver des idées. La description d'un processus est forcément lisse, linéaire, pas de problèmes, tout semble aller de soi...

Mais je n'ai pas abordé le carambolage de mes idées et le tri que je dois faire une fois qu'elles sont notées. Les idées peuvent ne pas être utiles pour cette histoire, et je les conserve pour plus tard. Cette idée est-elle intéressante telle quelle, ou bien faut-il la retravailler? Me fait-elle avancer ou me jette-t-elle dans un abîme de perplexité? Parfois, les idées ne viennent pas. Peut-être ai-je des choses plus importantes à faire ou à penser, peut-être ai-je besoin de prendre du recul? Faire des pauses fait partie du processus. Et je n'ai pas raconté la désorganisation que cela entraîne parfois dans mon récit, le temps d'explorer une nouvelle voie. Par exemple, lors de l'écriture de mon roman, j'ai hésité sur le choix du personnage principal et il y a eu trois essais de démarrage d'histoire avant de trouver le bon.

Mes carnets d'écriture
Je note mes idées sur des carnets de différentes tailles. Au début, c'étaient plutôt des carnets fins qui ne prennent pas de place dans un sac ou une poche. Puis je suis passée à des petits carnets épais à spirales. Enfin, pour écrire mon roman, j'ai utilisé le format 8,5x11 (24,1 cm x 15,2 cm), tout en conservant le petit carnet sans spirales pour mon sac à main ou la poche du manteau. Le format 8,5x11 se glisse bien dans mon sac à dos et est plus confortable pour prendre des notes dans le train ou le métro. J'inscris la date de début d'utilisation du carnet à l'intérieur sur la couverture. J'ai toujours deux carnets en cours, un grand et un petit. Lors de la phase finale de rédaction de mon roman, j'ai utilisé un grand cahier à spirales, mais je ne sortais pas de la maison.

Il y a aussi toutes les notes prises sur des brouillons, comme les impressions des premières versions de mon manuscrit. Ces notes-là ne sont pas gardées, car elles sont intégrées rapidement à la rédaction sur ordinateur. Il n'y a pas de perte.

Enfin, la majorité des idées me vient en écrivant à l'ordinateur. Quand je commence une phrase, un paragraphe, une page, un chapitre, je ne sais pas comment cela va finir. Je peux avoir une idée de ce que je veux écrire, mais c'est une aide au démarrage, ensuite, au fil des mots, je fais des découvertes. C'est un des grands plaisirs de l'écriture!

13 février 2016

Le docteur Jivago: un grand roman d'amour interdit

Fait trop froid! Pas envie de sortir pour la Saint-Valentin? Pourquoi pas (re)lire Le docteur Jivago, de Boris Pasternak, ce grand livre d'amour interdit, bien au chaud sous la couette?

La neige tombée hier et le grand soleil de ce matin nous offrent une ambiance tout à fait appropriée. C'est presque aussi beau, dehors, que le magnifique décor hivernal quasi-sibérien du film «Le docteur Jivago» de David Lean. Si vous n'avez pas le temps de lire les 600 et quelques pages du roman, et n'avez pas encore vu le film, n'hésitez pas, c'est également un chef-d’œuvre!

Ce mélodrame politicohistorique mêle amours interdits et fresque épique de la Russie au début du 20e siècle. Le docteur Jivago, médecin et poète, voit sa vie bouleversée par la révolution russe et par son amour pour Lara. J'ai lu le livre après avoir vu le film. Les personnages ont toujours eu pour moi les traits d'Omar Sharif (Youri Jivago), Julie Christie (Larissa Antipova) et Geraldine Chaplin (Tonia Jivago).

L'histoire de la publication du roman de Pasternak est aussi intéressante que l'histoire du roman. Interdit en Union soviétique, le manuscrit sorti clandestinement du pays fut publié en Italie en 1957, puis en France en 1958, année où le prix Nobel de littérature fut décerné à l'auteur.

Voici ce qu'Albert Camus écrivait cette année-là dans ses carnets:
«Ai fini Jivago avec une sorte de tendresse pour l'auteur. Il est faux que ce livre reprenne la tradition artistique du XIXe siècle russe. Il est beaucoup plus maladroit et d'ailleurs moderne de facture, avec ses instantanés continuels. Mais il fait mieux: il ressuscite le cœur russe, écrasé, sous quarante années de slogans et de cruautés humanitaires. Jivago est un livre d’amour. Et d'un tel amour qu'il se répand sur tous les êtres à la fois. Le docteur aime sa femme, et Lara, et d'autres encore, et la Russie. S'il meurt, c'est d’être séparé de sa femme, de Lara, de la Russie et du reste. [...] Et le courage de Pasternak c'est d'avoir redécouvert cette source vraie de création et de s'occuper tranquillement de la faire jaillir au milieu du désert de là-bas. »
Cette fin de semaine, je pense que je vais me replonger dans cette magnifique histoire d'amour et revoir le film. Bien au chaud sous la couette, tandis qu'à l'extérieur, notre hiver, plutôt doux jusqu'à présent, connait un sursaut et que Météomédia nous annonce du froid extrême. Bonne Saint-Valentin à tous!

6 février 2016

Comment les idées me viennent ou l'art d'accommoder les touskis

On me pose souvent la question: «Comment trouves-tu tes idées pour écrire?» Ma méthode est, je crois, commune à beaucoup de créateurs, depuis l'art d'accommoder les restes en cuisine jusqu'à la création d'une œuvre artistique.

Pour avoir de l'imagination, je dois être dans un état mental propice à recevoir des idées, laisser mon cerveau s'exprimer, inventer et s'amuser. Pas besoin de consommer quoi que ce soit! Je parle du vagabondage d'idées et de jouer avec les idées. C'est ce que font les enfants: «On dirait que tu serais le martien et moi le cosmonaute.... ». Une expérience que nous avons tous eue, n'est-ce pas?

Lancer la tâche de création
Pour que le vagabondage d'idées fonctionne, je dois d'abord me donner la consigne de réfléchir à un sujet précis, comme écrire une nouvelle pour un thème imposé (par exemple, le thème «Ridicule» du numéro 142 de la revue Mœbius). Puis je vaque à mes occupations en laissant mon inconscient travailler. Cette période peut s'étendre sur des jours ou des semaines.

Le vagabondage d'idées
Je peux récupérer mes idées seulement quand je suis dans un état d'écoute flottante de mon esprit. Concrètement, cela se passe pendant les tâches qui me demandent peu de concentration: quand je marche, dans les transports en commun, pendant mes activités domestiques ou manuelles, dans le bain, etc.

Noter mes petites illuminations
Les idées viennent alors à leur rythme, comme de petites illuminations de mon univers intérieur. Je les note dans un carnet ou mon cellulaire (idée générale, début de scène, morceau de dialogue, description, structure du texte, commentaire sur ce que j'ai déjà écrit, réflexion sur la vie, etc.).

La création est dans la réorganisation
Il y a création car des liens sont faits entre toutes mes expériences, idées et connaissances. Mes idées sont un peu comme les «touskis» dans le frigo qui vont me permettre d'inventer une nouvelle recette, à partir de ce je connais déjà en matière de cuisine, les plats que j'ai déjà mangés, et les recherches que je vais faire pour dépasser ma zone de confort gustative.

Photo Jason Hutchens - Wikimedia
Des liens, donc, entre ce que j'observe, mes expériences, mes souvenirs, mes aspirations, ce qui me touche dans la vie, ce qui se passe dans le monde... ma bibliothèque est vaste. Tout cela s'organise, s’amalgame et surgit sous forme d'idées nouvelles. Il ne s'agit pas d'une simple compilation de souvenirs ou d'observations, non! Il y a transposition, adaptation, transformation, sinon j'écrirais des biographies ou des reportages et non des histoires de fiction. La création est dans la réorganisation.

Je relis régulièrement mes notes et les mets en forme: réécriture, listes, bulles avec des flèches, carte heuristique (mind-mapping), post-it sur le mur, etc. Je laisse mijoter le tout, de nouvelles idées peuvent émerger à ce moment-là. Puis je m'installe à l'ordinateur pour écrire.

Écrire produit de nouvelles idées
L'angoisse de la page blanche n'existe pas chez moi, puisque je démarre avec le matériel de mes carnets (voir ma chronique «La contrainte qui donne des ailes»). Il faut commencer, le reste suit tout seul (bon, parfois avec plus ou moins d'inspiration, mais ce n'est pas grave, l'important est d'écrire, car d'autres liens vont se faire à un moment donné, d'autres idées vont venir).